Le 4 juin 1989, l’armée chinoise écrasait dans le sang un mouvement pro-démocratie sur la place Tiananmen. Trente-sept ans plus tard, le régime de Xi Jinping maintient une damnatio memoriae systématique. Les archives officielles occultent des épisodes clés, comme la répression à Xidan Liubukou, où des civils s’étaient agenouillés pour protéger les étudiants en retraite. Selon les autorités, la répression n’aurait fait que 200 morts. Pourtant, des documents diplomatiques et des enquêtes indépendantes évoquent entre 800 et 10 000 victimes, un écart qui illustre l’ampleur du mensonge d’État.
Face à cette machine à effacer, les « Mères de Tiananmen » résistent, malgré l’âge et la répression. Ce collectif, interdit, conserve deux registres clandestins. Le premier recense 108 survivants ou familles de victimes signataires. Le second, en constante extension, documente le décès de 79 proches depuis 1989, sans jamais obtenir justice ni reconnaissance. Ces documents, clandestins, constituent le dernier rempart contre le déni officiel.
Le poids des archives interdites
La répression ne se limite pas aux archives. Chaque 4 juin, les familles se heurtent à une interdiction totale d’accéder au cimetière de Wan’an, où reposent leurs enfants. Les autorités interdisent les hommages, les portraits funéraires, voire les simples rassemblements. Zhang Xianling, figure historique du mouvement, a dénoncé un État qui « pulvérise les fondements mêmes de la décence humaine ». La pression s’étend même aux frontières : Hong Kong, autrefois bastion de la mémoire, subit depuis 2020 une asphyxie juridique inédite.
La loi de sécurité nationale de 2020, renforcée en 2024 par l’article 23, criminalise désormais toute velléité de contestation. Les peines encourues vont jusqu’à la prison à perpétuité pour des chefs d’accusation flous comme « insurrection » ou « collusion avec l’étranger ». Les perquisitions sans mandat, les détentions arbitraires de 16 jours et la censure des livres interdits achèvent de museler la société civile. Victoria Park, ancien lieu de rassemblement annuel de milliers de bougies, est aujourd’hui transformé en espace de propagande officielle.
Le musée de Tiananmen à Hong Kong n’a pas échappé à cette purge. Ses locaux ont été perquisitionnés, ses archives saisies. Le « Pilier de la Honte », sculpture de huit mètres symbolisant les victimes du massacre, a été démantelée à l’aube sous prétexte administratif. La diaspora tente de préserver ce patrimoine en exil, reproduisant l’œuvre en trois dimensions pour contourner l’interdiction. Pourtant, les procès contre les militants pro-démocratie se multiplient.
Chow Hang-tung et Lee Cheuk-yan, figures de l’alliance pro-démocratie hongkongaise, risquent jusqu’à dix ans de prison après plus de 1 500 jours de détention préventive. Leur crime ? Avoir organisé des veillées commémoratives. Lors de son procès pour « incitation à la subversion », Chow Hang-tung a dénoncé une justice instrumentalisée : « Criminaliser l’aspiration à la fin de la dictature, c’est transformer la Constitution en manuel totalitaire.
La communauté internationale, autrefois prompte à condamner, a depuis longtemps baissé les bras. Les sanctions occidentales, initialement timides, se sont évanouies face à la dépendance économique des États au géant chinois. Pékin exporte désormais sa répression sans craindre de représailles diplomatiques majeures. Dans un monde où l’oubli se propage à l’ère du numérique, la mémoire de Tiananmen repose sur des listes clandestines et des livres publiés à l’étranger.
Hong Kong, laboratoire de la répression
Le dernier espoir réside dans ces fragments de vérité conservés aux marges. Un biographe de Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix décédé en détention, s’apprête à graver dans son ouvrage les noms des 108 signataires et des 79 disparus. Face à l’amnésie imposée, ces pages seront peut-être le seul témoignage tangible de l’existence des martyrs de 1989.
- La Razón
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