Dans le ghetto de Bershad, en Ukraine occupée par la Roumanie et l’Allemagne nazie, un enfant a chanté le deuil de sa mère. Sa voix s’est perdue dans le chaos de la Shoah, mais son récit a été sauvé par Moisei Beregovsky, ethnomusicologue juif soviétique. Ce dernier avait enregistré, en 1944, 263 chansons yiddish auprès de survivants libérés de l’occupation roumaine. Parmi elles, « Dear Mama », une mélodie devenue symbole des voix étouffées par l’Histoire.
Beregovsky n’a jamais pu diffuser ces archives. Arrêté en 1950 sous l’accusation de « nationalisme juif », il fut envoyé six ans en goulag. Sa musique, confisquée, a frôlé la destruction. Ce n’est qu’en 1990 que des bibliothécaires ukrainiens ont exhumé sa collection des sous-sols de la Bibliothèque nationale Vernadsky de Kiev. Le silence de Staline pesait encore sur ces partitions.
La musique comme résistance à la censure stalinienne
Aujourd’hui, ces chants resurgissent grâce à Anna Shternshis, professeure à l’université de Toronto. Elle a composé l’album « Yiddish Glory: The Silenced Songs of World War II », sorti en avril, qui rassemble quinze titres dont « Dear Mama ». Une tournée en Asie, de Séoul à Pékin en passant par Shanghai et Hong Kong, permet désormais de les entendre. Shternshis a aussi publié en juin un ouvrage, « Postwar Life, Hopes, and Fears », dernier volet d’une série sur l’histoire des Juifs soviétiques.
« Dear Mama » fut d’abord perçue comme un témoignage brut des souffrances dans le ghetto de Bershad, où plus de 8 000 personnes sont mortes de faim et de maladie. Mais en recoupant les archives, Shternshis a découvert qu’il s’agissait d’une fiction : une métaphore de la dignité volée. Les funérailles et les prières publiques y étaient interdites. « L’un des plus grands traumatismes des survivants était que leur mort passait inaperçue », explique-t-elle. La chanson devient alors une dénonciation voilée de l’indifférence, sous couvert d’un rêve impossible.
Subtilement, Beregovsky et ses collaborateurs avaient adapté les textes pour les rendre acceptables au régime soviétique. Après la guerre, l’URSS imposait un récit unifié de la victoire, où la souffrance spécifique des Juifs devait disparaître. Ces modifications n’ont pas empêché l’arrestation de Beregovsky. « Ces témoignages n’ont jamais cessé d’être réduits au silence », résume Shternshis. « D’abord par l’autocensure, puis par la censure stalinienne, enfin par l’oubli des archives.
Pavel Lion, alias Psoy Korolenko, a joué un rôle central dans la résurrection de ces mélodies. Né dans une famille juive laïque en URSS, il ignorait presque tout du yiddish jusqu’à ce que sa curiosité pour la musique klezmer ne le mène à redécouvrir un héritage enfoui. « Toute la palette musicale post-impériale soviétique puisait dans le klezmer et le théâtre yiddish », raconte-t-il. Ces styles, autrefois marginaux, avaient conquis les scènes populaires sous l’ère soviétique.
Pour les chansons sans partition, Korolenko a recréé des mélodies en s’appuyant sur les traditions yiddish, russes et soviétiques du XIXe siècle. Avec Shternshis, il a sillonné l’Asie pour interpréter ces œuvres devant des publics souvent ignorants de cette page d’histoire. À Hong Kong, Sealing Cheng, spécialiste des migrations, note que le public local a découvert la Shoah à travers le prisme de l’occupation japonaise. « On parle peu de la Seconde Guerre mondiale en dehors du contexte colonial japonais », souligne-t-elle.
Asie : des publics face à l’oubli de la Shoah
Au Musée coréen de l’Holocauste, près de la zone démilitarisée avec la Corée du Nord, les auditeurs ont établi des parallèles avec leur propre histoire. « Les thèmes de la séparation, du mal du pays et de la division des familles résonnaient avec leur vécu », observe Shternshis. À Shanghai, où des milliers de Juifs ont trouvé refuge pendant la guerre, les questions ont porté sur la censure : comment une chanson folklorique pouvait-elle devenir un acte subversif ?
- Times of Israel
Votre soutien est plus essentiel que jamais.
Cet article vous est offert gratuitement par NATIONO. Notre rédaction garantit son indépendance en refusant toute influence. Votre contribution, même modeste, est le moteur de notre liberté.
Soutenir NATIONO


