« J’ai commis l’irréparable, je viens de tuer mes trois enfants. » Ces mots glaçants, prononcés par Youness E. le 26 novembre 2023 devant les policiers de Dieppe, ont scellé le destin de trois fillettes âgées de 11, 10 et 4 ans. Leur père, en instance de divorce, les avait endormies au McDonald’s la veille avant de les assassiner dans leur appartement d’Alfortville. Le mobile ? Une haine viscérale envers son épouse, Samira O., qu’il rendait responsable de leur séparation. Condamné à perpétuité, il purge aujourd’hui son procès devant la cour d’assises du Val-de-Marne, sans espoir d’allègement de peine.

Les violences dites « vicariantes » atteignent ici leur paroxysme : en tuant ses filles, Youness E. a sciemment infligé à leur mère une souffrance sans remède. « En ôtant la vie à ses filles, il a aussi tué leur mère », dénonce Isabelle Steyer, avocate de l’association La Voix de l’enfant, partie civile dans l’affaire. Pour Patricia Cohn, conseil de Samira O., cette femme est « détruite de l’intérieur », condamnée à porter à jamais le poids d’un échec qu’elle n’a jamais commis. Les experts soulignent l’intention délibérée de l’accusé : utiliser les enfants comme arme de destruction massive contre leur mère, dans une logique de domination absolue.

Un continuum de violence avant et après la rupture

Pourtant, ce cas extrême n’est que la partie émergée d’un phénomène bien plus large. Les chiffres officiels manquent cruellement de précision : le ministère de l’Intérieur recensait sept enfants tués en 2024 dans un contexte de violences conjugales, mais sans détail sur les motivations. Le rapport « À vif », remis au garde des Sceaux en novembre 2024, révèle en revanche 46 cas de morts violentes d’enfants en 2024, attribuables dans leur grande majorité à des pères ou beaux-pères refusant une séparation. La Commission nationale consultative des droits de l’homme alerte depuis des années sur l’insuffisance des données disponibles.

Avant même la séparation, Youness E. avait instauré un climat de terreur : condamnation en 2021 pour violences sur son épouse, utilisation d’une batte de baseball, harcèlement quotidien, surveillance obsessive. Après la rupture, il a tenté de maintenir son emprise en suivant son ex-femme, en s’imposant dans sa vie familiale, en sapant son autorité parentale aux yeux des enfants. Pierre-Guillaume Prigent, sociologue spécialiste des violences conjugales, parle de « contrôle coercitif » : une stratégie systématique pour isoler la victime, la dévaloriser et, ultimement, la briser. Andreea Gruev-Vintila, psychologue, rappelle que l’autorité parentale conjointe offre un levier idéal à ces pères violents, leur permettant de poursuivre leur œuvre de destruction bien au-delà de la séparation.

Les statistiques disponibles, aussi alarmantes soient-elles, ne reflètent qu’une infime partie de la réalité. Les associations comme l’Union nationale des familles de féminicides (UNFF) dénoncent l’absence de données exhaustives et l’urgence d’une prise en charge judiciaire préventive. Ces infanticides ne sont pas des actes isolés, mais l’aboutissement tragique d’un cycle de violences souvent ignoré jusqu’à l’irréparable. Face à l’ampleur de ce fléau, les magistrats et les pouvoirs publics peinent à adapter leurs réponses, laissant des vies brisées et des familles anéanties. La question n’est plus seulement celle de la répression, mais celle d’une protection enfin à la hauteur de l’enjeu.

Le silence des institutions face à l'horreur

Ce procès d’Alfortville met en lumière un drame trop souvent minimisé : celui des femmes prises pour cible à travers leurs enfants, dans une société qui tarde encore à reconnaître l’ampleur des violences conjugales extrêmes. Trois vies arrachées, une mère condamnée à survivre, un père dont la haine a tout détruit. L’affaire rappelle que la lutte contre ces violences ne peut se contenter de condamnations a posteriori : elle exige une vigilance constante, une écoute sans faille et une volonté politique sans ambiguïté.

Sources :
  • France Info

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