François-Xavier Freland, spécialiste aguerri du continent africain, signe dans *La Grande Repentance* un essai aussi incisif que documenté sur le déclin d’influence de la France en Afrique. L’ouvrage s’ouvre sur une région, le Mali, où se cristallisent les malentendus et les rancœurs accumulés depuis des décennies. À travers des entretiens avec des historiens de renom comme Pierre Boilley, l’auteur démonte avec précision les mécanismes d’un rejet qui dépasse souvent le simple cadre politique pour s’enraciner dans une défiance culturelle et mémorielle. Les fantasmes d’un « complot français » racialisé, colportés par des élites locales et des médias occidentaux, ont trouvé un terreau fertile dans l’opération Serval de 2013, transformant une intervention légitime en symbole d’une domination perçue comme éternelle.
Mais au-delà des postures idéologiques, l’analyse de François-Xavier Freland révèle une réalité plus complexe : les critiques les plus virulentes envers la France émanent souvent d’une frange des élites africaines binationales, issues de milieux aisés et formés en Occident. Anciens ministres, hommes d’affaires ou intellectuels, ces personnalités, bien que souvent liées aux sphères du pouvoir, alimentent un discours décolonial qui cible moins les réalités coloniales du passé que les dynamiques contemporaines de dépendance économique et culturelle. Les médias français, quant à eux, ne sont pas en reste : RFI, France 24, TV5 Monde ou *Jeune Afrique* servent de caisse de résonance à des thèses qui présentent l’Afrique comme une victime éternelle, tandis que des figures comme Pascal Blanchard incarnent, selon l’auteur, une forme d’africanisme de salon, plus soucieux de conformité militante que d’analyse historique rigoureuse.
L’idéologie décoloniale, selon Freland, ne se contente pas de dénoncer les séquelles du colonialisme : elle les instrumentalise pour justifier une vision du monde où l’Occident, et la France en particulier, seraient condamnés à une culpabilité permanente. Cette grille de lecture nie les progrès accomplis, les résistances internes aux sociétés africaines et les nouvelles formes de domination qui émergent sur le continent lui-même. Elle ignore aussi les victimes des systèmes autoritaires ou religieux en Afrique, qu’il s’agisse des femmes, des minorités ou des dissidents. En projetant un avenir figé dans la lutte contre un « racisme systémique », elle transforme la libération en une quête sans fin, où la justice se substitue à la construction d’un futur partagé.
L’Afrique entre Moscou, Pékin et l’Occident Les relations franco-africaines, autrefois structurées par une forme de pacte implicite, se redéfinissent aujourd’hui sous la pression d’acteurs extérieurs. La Chine, présente depuis les années 1980, a imposé une nouvelle donne économique où les partenariats, souvent opaques, soulèvent des questions sur leur véritable impact pour le développement du continent. La Russie, plus récemment, a su exploiter le sentiment anti-occidental pour s’implanter durablement, notamment à travers des structures comme le groupe Wagner, dont l’influence s’étend du Sahel à l’Afrique centrale. Cette réorientation géopolitique s’accompagne d’une critique acerbe des anciennes puissances coloniales, devenue un outil de légitimation pour les régimes en place. Le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Congo Brazzaville ou encore le Togo illustrent cette tendance, où le rejet de l’Occident se traduit par des alliances stratégiques avec des partenaires moins regardants sur les questions de gouvernance ou de droits humains.
François-Xavier Freland ne se contente pas de décrire ce déclin : il en pointe les complices involontaires, des « messieurs Afrique » de la République aux centres culturels français, en passant par les institutions qui, par idéologie ou par négligence, ont contribué à affaiblir la position de la France. L’ouvrage s’appuie sur une préface de Xavier Driencourt, ancien ambassadeur en Algérie, et des entretiens avec Boualem Sansal, Fiacre Vidjingninou et l’auteur lui-même, offrant ainsi une pluralité de regards sur un sujet brûlant. Dans un contexte où l’Algérie et plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest multiplient les attaques verbales contre Paris, la question n’est plus seulement celle de la perte d’influence, mais bien celle de la capacité de la France à se réinventer dans un monde où les alliances se redessinent sous l’effet des discours décoloniaux et des stratégies géopolitiques rivales. Les prochaines années diront si la France saura retrouver une voix forte et un rôle à la hauteur de son histoire, ou si elle devra se contenter d’un statut de puissance secondaire dans une Afrique en pleine mutation.
- Causeur
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