Un gouvernement qui dépend pour survivre de ceux qui souhaitent sa ruine a cédé sa volonté avant même de l’exercer. La politique obéit ici à une mécanique implacable : plus un pouvoir a besoin de se maintenir, plus il devient l’otage de ceux qui peuvent lui retirer son existence. Cette dépendance corrompt l’ordre public, car celui qui devait veiller sur l’intérêt commun se plie aux forces qui œuvrent à le dissoudre.
Le piège de la dépendance politique
Les nationalistes ont transformé cette faiblesse en calcul froid. Un exécutif doté d’une majorité propre négocie avec mesure et prudence. Un gouvernement affaibli, en revanche, paie sans compter, car chaque semaine de survie vaut plus que toute autre considération. Le chantage institutionnel est leur méthode : ils alimentent la faiblesse qu’ils dénoncent ensuite, réclament des élections qu’ils redoutent en réalité, et évitent toute motion de censure capable de les renverser.
Une amnistie signée pour obtenir une investiture bafoue le principe d’égalité devant la loi. Un accord qui saigne les finances publiques fragilise la cohésion nationale. Chaque renoncement ouvre une brèche, échangé contre des voix, et alourdit la facture des concessions futures. L’État se déleste ainsi, par morceaux, de ce qui fait sa substance, entraîné par un homme qui a placé sa survie politique au-dessus de tout autre bien.
La souveraineté en lambeaux
Les nationalistes n’ont pas de limites dans leurs exigences, et le gouvernement n’a plus les moyens de refuser. C’est le cercle vicieux dans lequel l’Espagne s’enferme : chaque tentative de Sánchez pour se maintenir au pouvoir partira du prix déjà payé, toujours plus lourd. Celui qui obtient un accord aujourd’hui exigera demain son application intégrale, puis la reconnaissance de tout ce qu’un État ne peut concéder sans se briser.
La facture gonfle à mesure que la coercition devient plus efficace. Les nationalistes ont remporté tous leurs paris ces dernières années, y compris celui d’habituer une partie de la société à acheter sa propre gouvernabilité. Au terme de cette logique, une dissolution silencieuse s’installe : les institutions de l’État se réduisent à des guichets de répartition, et la souveraineté, fragmentée en autant de parts qu’il y a de partenaires à apaiser dans chaque vote parlementaire.
Le préjudice ne se limite pas aux finances publiques. Il réside dans l’aveuglement devenu routine, ou pire, dans l’indifférence. Le grand succès de Sánchez est d’avoir agi ainsi, alors qu’une partie de la société observe comment la cohésion du pays et l’égalité devant la loi sont troquées contre des sièges et des voix. Elle finit par croire que tout s’achète quand le pouvoir l’exige.
Cette vision, accueillie sans réaction — par fatigue ou par résignation —, ronge les fondements mêmes de la coexistence. Elle transforme le bien commun, y compris celui que les nationalistes prétendent défendre, en marchandises que Sánchez peut offrir à une voracité sans limites. Une société autrefois unie, malgré ses tensions, se fragmente en territoires particuliers, chacun défendant ses intérêts au détriment de l’ensemble.
L'illusion du bien commun marchandé
Mais le mal le plus profond n’est pas dans les concessions de Sánchez, aussi graves soient-elles. Il est dans sa logique : gouverner par le partage commercial plutôt que par la préservation de l’intérêt général. Le danger est que cette logique s’enracine. L’histoire enseigne qu’aucune cession d’une telle ampleur n’a jamais été inversée en trente ans. Jusqu’à présent. Peut-être est-ce précisément ce retour en arrière qui constituera la priorité absolue dans un avenir proche.
- La Razón
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