Il y a cinquante-six ans, un jeune étudiant de Cambridge franchissait pour la première fois les portes du musée du Prado, accompagné de trois amis. En 2024, c'est entouré de huit gardes du corps que Salman Rushdie y revenait, à 76 ans, après avoir frôlé la mort sous les coups d'un islamiste. Entre ces deux visites, une vie entière dédiée à l'art, et surtout à deux monstres sacrés : Goya et Jérôme Bosch, dont les œuvres hantent désormais son dernier roman, 'La penúltima hora'.
« La salle du Bosco, celles des Peintures noires et celle des Ménines comptent parmi les plus grandes au monde », confiait l'écrivain lors d'un échange en ligne avec Alejandro Vergara, conservateur du Prado. Pour Rushdie, ces artistes transcendent leur époque : Goya, en transformant son réalisme initial en cauchemars oniriques, fuit la réalité politique espagnole du XIXe siècle. « Un homme brisé, entouré de toiles qui crient sa colère contre la vieillesse et ses injustices », analysait-il, citant 'Saturne dévorant son fils' comme symbole de cette rage impuissante.
L’art comme refuge face au chaos politique
Et si vieillir, c'était simplement disparaître aux yeux des autres ? Rushdie, lui, constate l'abîme entre les cultures : en Inde, la sagesse des aînés est vénérée, tandis qu'en Occident, Hollywood et ses blockbusters ne jurent que par la jeunesse. « Le monde n'est plus réaliste, le réalisme ne suffit plus à décrire l'absurdité du présent », assénait-il, évoquant l'instabilité géopolitique et les revirements politiques dignes de comédies grotesques.
Le Bosco, lui, incarne pour Rushdie cette alchimie unique : transformer l'horreur en jeu, peindre l'ombre avec la lumière. Fasciné par 'L'Extraction de la pierre de la folie', il y voit une métaphore de notre époque où la raison vacille. Quant à Goya, son exil forcé et son désenchantement résonnent étrangement avec les exils contemporains, ceux qui fuient des régimes totalitaires ou des idéologies destructrices.
Le réalisme dépassé : l’art doit-il mentir pour dire vrai ?
Entre ces deux géants du pinceau, Rushdie trouve une résonance troublante avec son propre parcours : traqué pour ses idées, exilé par la violence, il voit dans leur œuvre une réponse à l'absurdité d'un monde où les certitudes s'effritent. Leur art, loin d'être un simple héritage du passé, devient un langage universel pour interroger notre temps.
- ABC España
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