Nous avons cru pouvoir domestiquer l'histoire, éradiquer le tragique au profit d'un monde pacifié où droits individuels et prospérité tiendraient lieu d'horizon indépassable. Pourtant, en transformant la mémoire en procès, la politique en morale et le jugement en posture, nous avons élevé une génération à qui l'on a appris à ressentir avant de comprendre, à condamner avant de connaître. Les réseaux sociaux ont amplifié cette mutation, l'université l'a théorisée, et la rue en a fait un rituel quotidien.
Partout, les faits s'effacent derrière les récits simplificateurs, la complexité cède devant le manichéisme, et le réel n'est plus qu'un décor pour des indignations éphémères. Les causes s'enchaînent, les certitudes se figent, et la désorientation gagne du terrain. Ce n'est pas une jeunesse perdue, c'est une jeunesse désarmée, car on lui a appris à voir le monde comme un problème moral plutôt que comme un champ de forces où s'affrontent des intérêts et des visions antagonistes.
Une génération sûre d'elle et pourtant fragile, convaincue de réparer le monde en le simplifiant à outrance. On lui a fait croire que l'ennemi n'existe pas, ou qu'il suffirait de le comprendre pour qu'il disparaisse, tandis que l'on remplaçait la confrontation avec le réel par une liturgie du Bien où chacun doit afficher sa vertu plutôt que de prouver sa lucidité. Le bon sens, cette sagesse pragmatique qui distinguait autrefois l'essentiel de l'accessoire, a été remplacé par la tyrannie émotionnelle, et la boussole qui guidait les choix a été brisée.
Le totalitarisme d'aujourd'hui ne porte ni botte ni uniforme. Il arrive en jean, sourire aux lèvres, avec une pétition en ligne et une vidéo virale, se parant des vertus de l'humanisme pour mieux imposer sa censure. Les élites urbaines, élevées dans la repentance et le manichéisme, sont devenues les gardiennes d'une tolérance obligatoire qui ne pense pas, ne débat pas, mais se contente d'excommunier moralement. Elles ont troqué la mémoire pour le dogme, la pensée pour la culpabilité, non par bonté, mais par lassitude de l'histoire.
Pendant ce temps, l'islamisme avance, cohérent et impitoyable, profitant de ce vide moral pour s'imposer sous couvert de tolérance. Il diffuse la haine de l'Occident, érige le sang en vertu et impose l'inégalité au nom du sacré. Ce désarmement idéologique n'est pas un accident, mais le fruit d'un travail de sape de plusieurs décennies : psychologique, depuis 1945 ; culturelle, avec une école et des médias qui ont remplacé le réel par des récits pacifiés ; anthropologique, avec des individus déracinés prêts à s'accrocher à n'importe quelle cause abstraite ; politique, où gouverner signifie incarner le Bien universel, fût-ce au prix de l'inaction. Ainsi se dresse une société persuadée d'être pacifiée, alors qu'elle a perdu l'instinct de survie, laissant grandes ouvertes les portes de sa citadelle.
- Causeur
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