Paris, fin mai, peu avant minuit. Deux policiers en civil contrôlent un client dans un bar. L'un d'eux photographie l'homme avec son téléphone avant de lancer une recherche via un logiciel de reconnaissance faciale. En quelques secondes, l'identité est établie. Pourtant, cette pratique est strictement interdite par le code de procédure pénale, comme l'a rappelé le ministre de l'Intérieur le 1er avril : « Cette pratique n'est pas légale. Donc on ne l'utilise pas pendant les contrôles d'identité ».

Malgré l'interdiction, un gendarme anonyme témoigne avoir été encouragé par sa hiérarchie à utiliser cet outil lors de patrouilles. Depuis mai 2025, le logiciel est accessible sur les téléphones des forces de l'ordre. Le gendarme explique : « Personnellement, j'ai été formé par mes supérieurs qui me disaient clairement que si cet outil était présent sur notre téléphone, c'est pour une bonne raison. Ils disaient qu'il fallait l'utiliser dans le cadre des contrôles d'identité parce que c'est un outil miracle ».

Un outil illégal mais encouragé

Le gendarme décrit le processus : prise de photo, recherche dans le fichier des antécédents judiciaires (TAJ), qui recense les photos de neuf millions de Français ayant été mis en cause. Le logiciel propose ensuite plusieurs profils potentiels. « On arrive sur l'écran du TAJ. On peut insérer la photo de la personne et ensuite, lancer la recherche. Et donc là, on aura le panel de personnes qui va apparaître à droite et qui pourrait correspondre à la personne ».

La confiance aveugle dans le système est telle que les policiers n'hésitent plus à contredire les déclarations des individus. « Nous, on ne se fie plus qu'au fichier. C'est-à-dire que parfois on va trouver l'identité de la personne, lui dire : 'Bon ben, écoutez monsieur, ce que vous avez dit sur votre identité, c'est faux. Regardez-moi ce que j'ai sur mon téléphone.' En fait on verbalise en se disant 'il nous ment', et donc le fichier est plus fort que tout ».

La reconnaissance faciale transforme l'erreur en condamnation.

Les erreurs sont pourtant réelles. Un militant écologiste raconte avoir été appelé « Marius » pendant dix-huit heures de garde à vue avant de réaliser l'ampleur de la confusion. « C'est après 18 heures de garde de vue qu'on m'appelle Marius. Je me suis dit que c'était juste pour mieux nous reconnaître qu'on nous avait donné ces surnoms-là ». Le lendemain, son avocat l'appelle par ce même prénom. « C'est là que je comprends et que je fais : 'mais non, c'est pas moi .' ».

Les documents officiels mentionnent encore le mauvais nom. « Il y a marqué Marius, il y a marqué sa date de naissance, ses parents, sa nationalité, là où il est né ». Le militant souligne l'évidence de l'erreur : « Si on regarde plus en détail, le nez, les yeux, la forme de la tête ça ne se ressemble pas du tout. J'en rigole presque tellement c'est lunaire ».

Un autre cas, documenté en 2022, illustre les dangers de la technologie. Une jeune femme accusée de cambriolage a été identifiée par reconnaissance faciale avec un taux de probabilité de seulement 68 %. Pourtant, cette marge d'erreur a suffi à la justice pour valider son identité. Sa condamnation a été inscrite au casier judiciaire d'une autre personne. Aucun chiffre officiel ne recense les erreurs liées à l'utilisation de la reconnaissance faciale par les forces de l'ordre.

Un fichier plus fort que la vérité.

Pour Maître Thomas Fourrey, avocat du militant écologiste, l'affaire révèle les dangers d'un outil trop peu encadré : « Si mon client n'avait pas dit 'non non, je m'appelle pas de ce nom-là', eh bien le vrai Marius se serait retrouvé potentiellement condamné à de la prison, prison avec sursis, une amende à payer, un droit fixe de procédure, un casier judiciaire.

Des erreurs aux conséquences judiciaires

Ni le ministère de l'Intérieur, ni la police, ni la gendarmerie n'ont répondu aux demandes de précisions sur l'utilisation de ces logiciels.

Sources :
  • France Info

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