2 septembre 2025, la Commission de surveillance de la Chambre des représentants américaine a commencé à publier les dossiers Epstein par vagues successives : 33 295 pages un premier jour, 20 000 supplémentaires en novembre, d'autres lots ensuite. La loi sur la transparence des fichiers Epstein, adoptée à l'unanimité au Sénat et signée par Trump, a rendu tout cela incontournable. Ce que ces documents révèlent dépasse la biographie d'un criminel. Ils décrivent l'anatomie d'un réseau de pouvoir qui a façonné, en coulisses, une partie de notre monde contemporain.
Leon Black et la mécanique de l'évasion fiscale
Le premier dossier à examiner est celui de Leon Black, fondateur d'Apollo Global Management, l'un des plus grands fonds de capital-investissement du monde. Entre 2012 et 2017, Black a versé à Epstein la somme de 158 millions de dollars, en plusieurs versements, sans contrat formel, à un homme qui n'était ni avocat fiscaliste ni expert-comptable agréé. La Commission des finances du Sénat, conduite par Ron Wyden, a documenté l'affaire : Epstein aurait aidé Black à éviter plus d'un milliard de dollars d'impôts sur la transmission de patrimoine, via des montages en trusts défectueux, des fondations charitables servant de réservoirs d'actifs, et des collections d'art, 2,7 milliards d'euros d'œuvres stockées dans des entrepôts, jamais exposées, servant uniquement de garanties à des prêts ou d'instruments de déduction fiscale.
Ces pratiques ne sont pas des anomalies. Elles constituent le cœur de ce qu'Epstein vendait : une expertise dans l'art de rendre la fortune invisible au fisc et opaque aux regards extérieurs. Les fonds conseillés par des donateurs, les « donor-advised funds » étaient son outil de prédilection : des comptes où l'argent est versé comme « don charitable », déductible immédiatement, mais qui n'oblige jamais à en disposer réellement. Les donations qui en sortent sont attribuées au fonds, rendant le donateur d'origine parfaitement anonyme. Epstein en a proposé la création à Leon Black, à Reid Hoffman, à Bill Gates via son intermédiaire Boris Nikolic, et des banquiers de JPMorgan l'aidaient à construire les présentations commerciales correspondantes.
Le réseau Epstein n'était pas principalement un réseau de prédation sexuelle. C'était d'abord un réseau d'optimisation fiscale, d'anonymisation financière et de mise en relation entre les détenteurs de capitaux et les détenteurs de pouvoir.
La Silicon Valley à table avec un délinquant sexuel enregistré
En août 2015, Reid Hoffman, cofondateur de LinkedIn, investisseur de référence de la Silicon Valley, organisait un dîner privé à Palo Alto. Autour de la table : Elon Musk, Mark Zuckerberg, Peter Thiel, le neuroscientifique Ed Boyden, et Jeffrey Epstein, alors délinquant sexuel enregistré depuis sept ans. Les emails publiés montrent qu'Hoffman avait maintenu des contacts avec Epstein au moins jusqu'en 2017, contredisant ses déclarations publiques antérieures. Quelques mois après ce dîner, plusieurs des convives fondaient OpenAI.
Peter Thiel, de son côté, avait reçu en 2014 d'Epstein des conseils d'investissement et avait accepté ses millions dans ses fonds de capital-risque Valar Ventures. Les documents du Département de justice publiés en 2025-2026 révèlent que l'équipe d'Epstein transmettait les préférences alimentaires de Thiel au personnel de son île, suggérant des visites planifiées récurrentes. Epstein se présentait auprès de gouvernements étrangers comme un intermédiaire capable de placer des personnalités dans des postes au sein de Palantir, l'entreprise de surveillance de Thiel, et recommandait la technologie israélienne Carbyne 911, un système de remplacement des appels d'urgence par l'intelligence artificielle, racheté depuis par Axon, auprès d'officiels au Moyen-Orient.
Ce que le réseau offrait vraiment
La question que posent ces documents n'est pas « pourquoi des gens puissants fréquentaient-ils un prédateur sexuel ? ». La réponse à cette question est connue depuis longtemps. La question pertinente est : qu'est-ce qu'un homme comme Epstein pouvait offrir à des gens qui n'avaient déjà besoin de personne ? Les dossiers donnent la réponse. Epstein était un connecteur entre des mondes étanches : la finance et la politique, la tech et les services de renseignement, la philanthropie et l'évasion fiscale. Il introduisait Thiel au directeur de la CIA William Burns. Il faisait entrer les fondateurs de Carbyne dans l'orbite de Palantir. Il aidait Hoffman à structurer ses donations politiques anonymes. Il reliait les oligarques russes au monde du capital-investissement américain.
Ce que la chercheuse Anand Giridharadas, qui couvre cette classe depuis des années, résume ainsi : les emails montrent des milliardaires préoccupés non par l'innovation ou la philanthropie, mais par la configuration de leurs sociétés de portefeuille pour acheter des tableaux et échapper à l'impôt, et par les moyens de transmettre leur fortune à leurs enfants pour en faire des oligarques à leur tour. La philanthropie n'était pas la fin. Elle était l'instrument.
Le réseau continue
Leon Black a quitté Apollo en disgrâce. Son successeur à la tête du fonds, Marc Rowan, correspondait lui aussi abondamment avec Epstein et siège aujourd'hui dans l'entourage exécutif de Trump. Ben Black, fils de Leon, dont Epstein avait organisé la fête d'anniversaire et commandé le portrait, dirige aujourd'hui la US International Development Finance Corporation, l'organisme fédéral qui utilise l'argent des contribuables américains pour assurer des prêts et des couvertures de risques aux entreprises américaines à l'étranger, y compris pour les navires transitant par le détroit d'Ormuz, point focal de la guerre contre l'Iran. Reid Hoffman, sous enquête du Département de justice ordonnée par Trump, dépensait pendant ce temps des centaines de millions de dollars via des donor-advised funds, la technique préconisée par Epstein dès 2016, pour influencer les primaires démocrates contre les candidats progressistes.
La véritable leçon des dossiers Epstein n'est pas qu'un homme terrible a fréquenté des gens riches. C'est que l'appartenance à ce type de réseau transcende les clivages politiques apparents, efface les frontières entre secteur public et secteur privé, entre philanthropie et optimisation fiscale, entre investissement technologique et influence gouvernementale. Thiel et Hoffman se présentaient comme adversaires politiques. Ils partageaient la même table, les mêmes structures financières et le même intermédiaire. Pendant ce temps, le reste du monde réglait ses factures.
- Commission de surveillance de la Chambre des représentants (dossiers Epstein, sept.-nov. 2025)
- Commission des finances du Sénat (rapport Wyden, 2023-2025)
- CNBC, Fortune, Wikipedia — faits vérifiés au 20 avril 2026.
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