En 1756, au sein de l'Académie de France à Rome placée sous l'égide de Charles-Joseph Natoire, deux jeunes artistes se rencontrent : Hubert Robert, protégé du duc de Choiseul, et Jean-Honoré Fragonard, lauréat du premier prix de peinture quatre ans plus tôt. Leur complicité naissante va profondément marquer l'histoire de l'art français. Trente ans après une première exposition à la villa Médicis, le musée de Valence consacre désormais leur dialogue artistique à travers une exposition intitulée « Hubert Robert et Fragonard, le sentiment de la nature », mettant en lumière leur approche commune du paysage tout en révélant des sensibilités distinctes.

Les carnets de croquis des deux peintres regorgent de dessins exécutés sur le vif, entre Rome et ses alentours. Fragonard y déploie une nature généreuse, animée par des figures qui animent les scènes, comme dans *La Charrette embourbée* où l'orage imminent souligne la précarité humaine face à l'élément naturel. Robert, quant à lui, explore une nature plus tourmentée, où les ruines antiques deviennent les symboles d'un passé enfoui. Sur sa carte de visite, il signe même « H. Roberti » en s'appuyant sur une colonne romaine, soulignant ainsi son attachement à l'héritage classique. Leurs voyages en Italie, notamment à Tivoli, révèlent cette opposition : Fragonard y célèbre la vitalité des paysages tandis que Robert en capture l'essence mélancolique à travers des cascades et des vestiges.

Deux visions du paysage italien

Leur périple italien fut en partie guidé par l'abbé de Saint-Non, amateur éclairé du « grand tour », ce voyage initiatique prisé par l'aristocratie européenne. Ensemble, ils explorent les sites emblématiques de la péninsule, des temples antiques aux villages pittoresques. Fragonard découvre Tivoli en 1760, un lieu déjà célébré par Raphaël et les peintres flamands, et y puise une inspiration qui nourrira son art. Ses représentations de la fontaine de l'Ovato à Tivoli, où des lavandières évoluent sous une lumière irréelle, illustrent cette fusion entre réalité et rêve. Robert, de son côté, perfectionne son style de peintre de ruines, transformant les cascades de Tivoli en motifs récurrents de son œuvre.

De retour en France, leurs destins divergent. Robert, protégé par Choiseul, accède rapidement aux plus hautes fonctions académiques, devenant peintre d'architecture puis dessinateur des jardins du roi. Ses toiles, exposées au Salon dès 1765, séduisent par leur précision topographique et leur atmosphère poétique. Fragonard, en revanche, se détourne de l'Académie pour se consacrer à une clientèle privée, s'inspirant des maîtres hollandais dont les paysages rencontrent un vif succès sur le marché de l'art. Charles Louis François Le Carpentier, son contemporain, salue son talent en ces termes : « Tout lui était familier, mais ce qui caractérisera à jamais les jolies conceptions de ce peintre, c'est un effet extraordinaire et qui doit lui mériter à juste titre celui du Rembrandt de la France.

Des destins croisés entre Rome et Paris

Cette exposition à Valence met en lumière une amitié artistique qui a marqué l'histoire de l'art français. Hubert Robert et Jean-Honoré Fragonard, deux figures majeures du XVIIIe siècle, ont su capturer l'essence de l'Italie à travers des visions complémentaires : l'une onirique et luxuriante, l'autre mélancolique et savante. Leurs œuvres, exposées pour la première fois ensemble depuis des décennies, offrent un témoignage précieux de leur dialogue créatif et de l'évolution des représentations paysagères en Europe. Une plongée dans un héritage culturel où se mêlent génie individuel et mémoire collective.

Sources :
  • Valeurs Actuelles

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