L’exposition « Visages d’artistes » au Petit Palais joue avec une idée paradoxale : elle présente une collection de portraits et d’autoportraits sans jamais vraiment s’attarder sur le visage lui-même. Mélange de figures disparates et de discours sur l’ego et l’alter ego, l’exposition bascule dans une forme de narcissisme assumé. Les œuvres, souvent réduites à des exercices de style, laissent le public face à des créateurs en quête d’eux-mêmes. Hélène Delprat résume cette posture avec une sculpture hyperréaliste en silicone et résine polyester intitulée Me voici devant moi : « Me voici devant moi à me regarder en train de regarder sans pouvoir rien voir, sans sourire, impassible aux choses, absente.

L'ego exposé au Petit Palais

Le paradoxe est saisissant : comment parler de visage sans le montrer ? Une autre lecture s’impose alors, plus subtile. Ces visages absents, en nous regardant sans nous voir, rendent présents les êtres et les choses du monde. Ils nous invitent à une attention pure, où le regard devient le seul lien entre l’artiste et son public. Le musée devient ainsi le lieu d’une rencontre silencieuse, presque mystique, entre l’œuvre et celui qui la contemple.

À quelques encablures, le musée Jacquemart-André propose une réponse radicalement différente avec l’exposition « Splendeurs du baroque : du Greco à Velázquez ». Jusqu’au 2 août, une quarantaine de tableaux de la Hispanic Society of America (New York) y sont exposés, explorant la culture hispanique des XVIe et XVIIe siècles. Les visages y sont tour à tour exsangues, burinés, tendres ou décharnés, reflétant la tension entre le ciel et la terre.

Le Siècle d'or espagnol et ses visages décharnés

Le visage exsangue des figures du Greco, prêt à toutes les contorsions pour atteindre l’absolu, côtoie le cuir du visage de José de Ribera, marqué par l’existence terrestre. Diego Velázquez, lui, saisit ses modèles dans un flou qui en fait des apparitions éphémères, tandis que Bartolomé Murillo offre une infinie tendresse à ses figures. Chaque visage devient une splendeur, qu’il soit tourné vers le divin ou plongé dans la fatigue du quotidien.

Le visage absent parle plus fort que le miroir.

« Portrait d’homme » d’Antonio Moro (vers 1550) incarne cette complexité. L’œuvre représente un officier en armure damasquinée d’or, mais son visage dément la rigidité de son équipement. Entre les plis de la collerette et les reflets de l’acier, la carnation brune, les cheveux poivre et sel, trahissent une humanité fragile. Gilles Deleuze définissait le baroque comme « replis de la matière et plis de l’âme » — ici, la surface illusoire de l’armure cède devant la profondeur du regard.

Notre époque, post-baroque et hyperconnectée, semble fascinée par cette esthétique du mouvement et de l’instabilité. Heinrich Wölfflin y voyait une image de la vie conçue comme un perpétuel devenir, où l’absolu n’est plus ce qui est parfait, mais ce qui est sans bornes. Les téléphones portables, avec leurs flux infinis, en sont peut-être l’écho moderne.

Dans l'art, l'absence est une présence.

Le face-à-face avec ces visages du passé prend une résonance particulière dans une société où les rencontres se réduisent souvent à des échanges sans regard. Les musées deviennent alors des lieux de résistance, où l’on apprend à regarder — vraiment — ceux qui nous ont précédés. Une fois sortis des salles, il reste à appliquer cette attention aux visages qui nous entourent.

De l'armure à l'âme : le baroque comme miroir

« Vu[e]s de dos : une figure sans portrait » aux Franciscaines de Deauville achève ce parcours en inversant le regard. Jusqu’au 31 mai 2026, l’exposition explore la présence sans visage, de l’Antiquité au XXe siècle. Une façon de rappeler que l’absence peut être aussi puissante que la présence.

Sources :
  • Causeur

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