Dans les années 1970, la célèbre primatologue Jane Goodall avait déjà documenté une scission similaire au sein d’une communauté de chimpanzés en Tanzanie. Les mâles d’un groupe avaient alors tué tous les mâles du groupe rival sur une période de quatre ans, ainsi qu’une femelle. Longtemps considérée comme un phénomène isolé, cette observation trouve aujourd’hui un écho dans une étude récente publiée par la revue Science. Les chercheurs y décrivent en effet la plus grande scission jamais observée au sein d’une communauté de chimpanzés Ngogo en Ouganda, marquée par une vague de violence systématique entre les deux factions nées de cette division.
Aaron Sandel, anthropologue à l’Université du Texas à Austin et co-auteur de l’étude, souligne l’aspect particulièrement frappant de ces événements : « Ce qui est frappant, c’est que les chimpanzés tuent d’anciens membres de leur propre groupe. Les nouvelles identités collectives l’emportent sur des décennies de relations coopératives ». Si les chercheurs évitent prudemment le terme de « guerre civile », ils estiment que les mécanismes de polarisation et de violence collective observés pourraient éclairer des dynamiques comparables chez l’espèce humaine.
Une polarisation brutale des relations sociales
Pour aboutir à ces conclusions, les scientifiques ont analysé 24 années de données sur les réseaux sociaux des chimpanzés, dix ans de suivi GPS ainsi que trente ans de données démographiques collectées dans le parc national de Kibale, en Ouganda. Leur travail a permis d’identifier trois phases distinctes dans cette scission. Une polarisation brutale des relations entre les individus a d’abord donné naissance à deux clusters clairement identifiés : l’un occidental, l’autre central. Pendant deux ans, les interactions entre ces groupes sont devenues quasi inexistantes, tandis que les mâles de la faction occidentale intensifiaient leur patrouillage territorial et leur agressivité envers leurs rivaux.
L’escalade s’est conclue par une violence meurtrière en 2018, entraînant la mort de six mâles adultes. En 2021, la tuerie s’est étendue aux nourrissons, avec la mort de quatorze individus, tandis que quatorze autres décès non observés entre 2021 et 2024 pourraient également être attribués à des violences. Toutes ces attaques ont été perpétrées par le groupe occidental, malgré sa taille réduite, ce qui contredit les modèles classiques de conflits intergroupes où la supériorité numérique est censée l’emporter.
Les fractures identitaires, un terreau fertile pour la violence
La violence entre chimpanzés rappelle les dangers des divisions sociales pour les sociétés humaines, comme l’a souligné James Brooks, primatologue au Centre allemand de primatologie de Göttingen, dans une analyse complémentaire. Les travaux des chercheurs suggèrent que des facteurs démographiques et sociaux, tels que la taille des groupes, les changements dans la hiérarchie dominante ou encore des épidémies, peuvent catalyser des fractures irréversibles. Ces observations invitent à une réflexion sur la manière dont les dynamiques relationnelles, bien plus que les marqueurs culturels, pourraient expliquer l’émergence de conflits violents.
- Ars Technica
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