Depuis plusieurs jours, je suis dans ma période Joseph Delteil, je me gavais de Deltheillerie et autres paroles paléolithiques. J’en aimais l’âpreté du regard, cette radicalité qui vient nous percuter dans notre confort, ce retour à l’homme nu face aux éléments de la nature, sans vaseline intellectuelle. J’avais oublié combien la phrase de Delteil ne corneille pas : elle va droit au but dans une forme d’exégèse gourmande, charnue et sèche. Son approche de la langue rupestre me fascine. « On s’étonne parfois de mon goût pour le patois, un peu vif, mais que voulez-vous, le patois est la langue de maman, ma langue maternelle. Je l’aime. Le français m’est langue étrangère. Outre que le patois a son génie propre, il est souvent plus bref, et plus cru ».
Une écriture au plus près des éléments
L’éditeur bordelais m’a adressé par le courrier « Vieux dans une salle à boire » suivi de « La folle en costume de folie », deux nouvelles issues du recueil Les servants et autres nouvelles paru aux éditions Mermod à Lausanne en 1946. L’Arbre Vengeur les a réunies dans un L’Ivre de caisse à glisser dans sa musette. L’ouvrage évite bien des fringales littéraires.
Portrait d'une société immuable. L’éditeur est coutumier de ces facéties en petit format, ces en-cas qui ne prennent ni l’eau ni la chaleur et que l’on dégaine les soirs où la vague à l’âme frappe à notre porte. Ramuz n’a-t-il pas disserté jadis sur le français classique que l’on voulait lui imposer et l’autre français, « plein de fautes », qui était la langue de son cru. Dans ces deux nouvelles, on retrouve le clair-obscur des montagnes, ces hommes d’âge mûr attablés, à reculons du progrès, embrumés dans la fumée de leurs pipes. Ils forment une société agraire du peu, de l’essentiel, indélogeables dans leur tradition.
Vivants et économes jusqu’à l’ascèse, ils parlent peu. « Les hommes sont assis sur les bancs et se tiennent penchés en avant, les coudes sur la table, avec leurs têtes qui se touchent, ou bien un autre gesticule ou un autre a les mains dans les poches » écrit Ramuz, au plus près de l’inaction. Dans leurs chopines de vin, ils sont calés dans l’existence. Le temps n’a pas de prise sur eux. L’écrivain les peint dans leur minimalisme, dans une atmosphère ni souriante ni franchement austère, au plus près des spasmes de la vie quotidienne.
Le génie de l'équivoque
Avec la seconde nouvelle, nous faisons la connaissance d’une folle ou demi-folle, esseulée dans un village. Ramuz la présente ni dans le rejet complet ni dans l’intégration, mais dans une zone grise, littérairement équivoque et délicieuse. C’est peut-être là, la définition de la neutralité suisse : une écriture qui refuse les certitudes et embrasse les ambiguïtés.
- Causeur
Votre soutien est plus essentiel que jamais.
Cet article vous est offert gratuitement par NATIONO. Notre rédaction garantit son indépendance en refusant toute influence. Votre contribution, même modeste, est le moteur de notre liberté.
Soutenir NATIONO


