Vous connaissez cette sensation. Un projet important attend. Vous savez que vous devriez vous y mettre. Et pourtant vous rangez votre bureau, vous faites défiler votre téléphone, vous regardez une vidéo YouTube sur la productivité, et la soirée passe sans que vous ayez avancé d'un centimètre. Le lendemain, la culpabilité. Et après-demain, la même chose recommence. Si vous vous reconnaissez là-dedans, voici ce que la science cognitive dit à ce sujet : vous n'êtes pas paresseux. Vous êtes pris dans une boucle neurologique. Et elle s'appelle la boucle d'évitement.
Ce que la recherche dit vraiment
Tim Pychyl, chercheur à l'Université Carleton au Canada, a passé deux décennies à étudier scientifiquement la procrastination. Sa conclusion principale a de quoi surprendre : la procrastination n'est pas un problème de gestion du temps. C'est un problème de régulation émotionnelle. Autrement dit, ce n'est pas que vous ne savez pas comment organiser vos journées. C'est que lorsque vous pensez à une tâche difficile, votre cerveau génère immédiatement une émotion négative, doute, anxiété, peur d'échouer, sentiment d'être dépassé, et qu'il fait tout pour fuir cette émotion aussi vite que possible.
Le mécanisme est d'une logique implacable. Dès que vous envisagez de vous attaquer à quelque chose d'important, démarrer un projet créatif, soumettre une candidature, faire cette séance de sport que vous repoussez depuis une semaine, votre cerveau anticipe la difficulté et déclenche une alarme. Vous fuyez vers une activité plus douce. Et là, quelque chose de crucial se produit : vous ressentez un soulagement. Ce soulagement, en lui-même, est une récompense. Et en psychologie comportementale, tout comportement récompensé est un comportement qui se répète.
Le combat qui se joue dans votre tête
Sur le plan neurologique, deux systèmes s'affrontent chaque fois que vous faites face à quelque chose de difficile. Le premier est l'amygdale, le système d'alarme du cerveau, chargé de détecter les menaces dans l'environnement. Quand une tâche vous semble écrasante ou effrayante, votre amygdale la traite littéralement comme un danger et envoie un signal de fuite. Le second système est le cortex cingulaire antérieur dorsal, qui prend ce signal de peur, peut le neutraliser si nécessaire, et vous pousse à agir malgré tout.
Quand vous procrastinez, c'est l'amygdale qui gagne. Les neuroscientifiques appellent cela un détournement amygdalien : votre cerveau émotionnel prend le dessus sur votre cerveau rationnel et vous fait fuir la tâche. Et voilà pourquoi le problème s'aggrave avec le temps : chaque fois que vous traversez la boucle d'évitement, vous renforcez physiquement le circuit neuronal de la procrastination. Comme un chemin dans une forêt, plus on l'emprunte, plus il devient large et facile à suivre. Et le circuit de la discipline, lui, s'atrophie comme un muscle qu'on n'utilise plus.
Les deux déguisements que personne ne reconnaît
Ce qui rend la boucle d'évitement particulièrement perverse, c'est qu'elle ne se présente presque jamais à visage découvert. Votre cerveau ne vous laisse pas simplement vous avachir dans le canapé à ne rien faire, parce que cela déclencherait de la culpabilité, une autre émotion négative à fuir. Alors il déguise l'évitement en quelque chose qui ressemble à de l'activité.
Le premier déguisement est le perfectionnisme. Les études montrent systématiquement que les personnes qui scorent haut sur les échelles de perfectionnisme procrastinent davantage, non par manque de motivation, mais parce que la peur que le résultat ne soit pas à la hauteur les empêche de commencer. Des chercheurs ont ainsi démontré que les professeurs d'université les plus perfectionnistes publient en réalité moins d'articles que leurs collègues moins perfectionnistes, à niveau d'investissement égal. Le perfectionnisme ne garantit pas l'excellence : il garantit l'immobilisme.
Le second déguisement est plus sournois encore : la procrastination productive. Vous n'êtes pas sur le canapé. Vous faites des choses. Vous faites des recherches. Vous réorganisez vos notes en les codifiant par couleur. Vous passez une heure à peaufiner votre CV pour la cinquième fois plutôt que d'envoyer des candidatures. Vous lisez dix livres sur la création d'entreprise plutôt que de lancer la vôtre. Vous regardez des vidéos YouTube sur comment être plus productif, plutôt que de travailler sur ce projet que vous reportez depuis des mois. Pychyl appelle cela la réparation émotionnelle à court terme : votre cerveau substitue une tâche à faible risque, qui procure un sentiment d'accomplissement sans danger de jugement ni d'échec, à la vraie tâche qui vous terrifie.
La solution est embarrassamment simple
Pychyl a passé vingt ans à chercher la réponse à cette question : si le cerveau peut se programmer à procrastiner, peut-on le programmer à faire l'inverse ? La réponse, dit-il, est d'une simplicité presque déconcertante. Il faut juste commencer. Pas finir. Pas performer. Juste démarrer la tâche pendant cinq à dix minutes, sans penser au résultat. L'objectif est d'interrompre la boucle d'évitement avant qu'elle ne se referme.
Cela fonctionne parce que la réalité de l'exécution d'une tâche est presque toujours très inférieure à la terreur anticipée. Pychyl l'a démontré dans une étude où il a équipé 45 étudiants de pagers, cela se passait avant les smartphones, et les a contactés huit fois par jour pendant les cinq jours précédant une échéance académique pour leur demander ce qu'ils faisaient et comment ils se sentaient. Les étudiants procrastinaient massivement en début de semaine, se justifiant à eux-mêmes. Mais une fois la date limite les ayant forcés à démarrer, pas un seul n'a déclaré être content d'avoir attendu. Tous regrettaient de ne pas avoir commencé plus tôt. Et tous constataient que la tâche était bien moins redoutable qu'imaginé.
Le message de fond est simple mais exigeant : personne ne vous sauvera du mécanisme.
Aucune application, aucune méthode de planification, aucun système de gestion du temps ne résoudra un problème qui est, à sa racine, émotionnel. La discipline n'est pas un trait de caractère qu'on a ou qu'on n'a pas — c'est un circuit neuronal qu'on entraîne ou qu'on laisse dépérir. Et il commence à se renforcer à la première action, même minuscule, qu'on fait malgré la peur.
- Tim Pychyl, chercheur à l'Université Carleton au Canada
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