L’ombre des pharaons égyptiens plane encore sur la rousseur, couleur maudite selon les annales d’un peuple pourtant réputé pour sa sagesse. Montesquieu, dans une ironie mordante, rapportait que ces savants d’Orient n’hésitaient pas à supprimer les hommes aux cheveux flamboyants, convaincus que leur teinte trahissait une nature perverse. Une superstition que partagèrent, bien plus tard, les Cosaques Zaporogues, prêtant aux roux des liens troubles avec le Malin. Pourtant, cette couleur a aussi été associée à la divinité : Adam et Ève, selon certaines interprétations, auraient porté la rousseur originelle, tandis que David, dans son effigie sculptée par Michel-Ange, en incarnait la noblesse.

La littérature et l’art ont longtemps entretenu cette ambiguïté. Balzac, dans une étude sociologique avant l’heure, avait choisi de vêtir son Vautrin, futur chef de la Sûreté, d’une chevelure rousse, symbole d’une intelligence aussi redoutable que ses penchants criminels. De même, le goupil de la fable, par sa fourrure fauve, révélait une ruse innée, tandis qu’Ulysse, interprété par Kirk Douglas, incarnait à l’écran la complexité d’un héros aux mille visages. Karin Ueltschi, professeur de littérature médiévale à l’université de Reims, explore dans son dernier ouvrage cette dualité persistante, où la rousseur oscille entre auréole et stigmate.

La rousseur, entre châtiment et bénédiction divine

Karin Ueltschi, érudite au style aussi accessible qu’exigeant, publie cette année une Histoire des roux et de la rousseur, préfacée par l’historien Michel Pastoureau. L’ouvrage, illustré par La Jeune fille à la colombe de Greuze, y déploie une analyse où se croisent mythes, iconographie et anthropologie. L’autrice, qui se distingue dans un milieu universitaire souvent envahi par les théories du genre ou les jargons pseudo-scientifiques, offre là un travail de vulgarisation exigeant. Son choix de couverture, loin des clichés érotiques du XIXe siècle, mise sur une rousseur teintée de pureté, rappelant que cette couleur a aussi été le sceau des préraphaélites et de leurs représentations idéalisées.

Il fallut attendre le XIXe siècle pour voir la rousseur, longtemps suspecte, trouver une forme de réhabilitation dans les arts. Les peintres, de Henner à ses contemporains, en firent un symbole de sensualité, parfois jusqu’à l’excès : la chevelure de Marie-Madeleine, teintée de reflets cuivrés, fut longtemps associée à une séduction dangereuse. Xavier Fauche, dans un ouvrage désormais introuvable sauf chez les soldeurs, avait déjà esquissé cette évolution il y a près de trente ans. Aujourd’hui, Karin Ueltschi propose une synthèse où se mêlent érudition et plaisir de la lecture, prouvant que les roux, loin d’être une simple particularité capillaire, sont un miroir de nos contradictions culturelles.

L’art et la littérature, miroirs d’une ambiguïté persistante

Ce livre s’inscrit dans une lignée où se croisent histoire, religion et art. Les faits sont clairs : la rousseur a été tantôt persécutée, tantôt divinisée, reflétant les peurs et les fantasmes des sociétés à travers les âges. Michel Pastoureau, dans sa préface, rappelle que cette couleur, aujourd’hui banalisée, porte encore les stigmates de ses origines troubles. Au-delà de l’anecdote, c’est une réflexion sur la manière dont les attributs physiques façonnent nos mythes collectifs qui se dessine. Une lecture qui rappelle, une fois encore, que la beauté n’est jamais neutre.

Sources :
  • Causeur

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