Le génie de Mai 68 réside dans sa capacité à métamorphoser la superficialité en vertu. On se revendiquait radical, subversif, épistémique, mais on ne produisait que des mots d’ordre creux comme « Il est interdit d’interdire » ou « Sous les pavés, la plage ». Derrière ces formules brillantes se dissimulait un grand mélange idéologique : marxisme mal digéré, freudisme de bazar et structuralisme incompris. « Je n’aime pas les gens qui rendent l’eau trouble pour faire croire qu’elle est profonde » : cette maxime confucéenne résume à elle seule l’imposture de l’époque. La profondeur n’était qu’une illusion, soigneusement enveloppée dans un langage obscur pour mieux masquer l’absence de substance.

L’imposture intellectuelle d’une révolution sans contenu

Les « penseurs » de cette période – Foucault, Derrida, Lacan, Deleuze, Guattari et leurs épigones – excellaient dans l’art de l’apparence. Ils érigeaient des cathédrales conceptuelles baroques, truffées de termes comme « épistémé », « rhizome » ou « biopolitique », pour mieux masquer des mécanismes simplistes. Leur grille de lecture se réduisait à une équation manichéenne : l’autorité égale oppression, l’Occident incarne le mal, les jeux de pouvoir pullulent partout sauf chez soi, et les révolutionnaires anti-occidentaux sont nécessairement des libérateurs. L’icône de cette religion de l’imposture ? Le Che, dont le visage romantique masquait une réalité bien moins glorieuse : un spécialiste des exécutions sommaires.

Critiquer l’autorité devenait un jeu d’enfant, mais à condition de détenir le monopole du discours. On dénonçait le « pouvoir » dans l’université, la famille ou l’État, tout en oubliant que l’on exerçait déjà son propre pouvoir dans les amphis et les revues subventionnées. Le relativisme moral s’imposait comme la nouvelle morale : plus rien n’était vrai, tout était construit, donc tout se valait… sauf la subversion des soixante-huitards, sacrée par excellence. Leur incapacité à produire une pensée positive et autonome révélait un parasitisme intellectuel élevé au rang d’art majeur.

Les vrais penseurs face au nihilisme chic

La pseudo-révolution sexuelle illustre cette imposture. Fini le charme discret de la séduction : la jouissance obligatoire s’imposait comme nouvelle norme. La libération des fantasmes s’est révélée être un recyclage médiocre, centré sur l’imaginaire masculin. Le patriarcat honni a cédé la place à une culture des abuseurs et violeurs, dont les conséquences sont aujourd’hui visibles. Pire encore, certains chefs de file de Mai 68 et leur presse ont entretenu des liens troubles avec la pédophilie, une perversion particulièrement prisée dans ces cercles. En niant l’éternel féminin et masculin, on a vu ressurgir des formes abjectes de désir, bien éloignées de l’érotisme ou de la séduction. L’amour courtois, lui, représentait une véritable révolution, bien plus disruptive que cette pseudo-libération incapable d’enchanter ses désirs.

« Sous les pavés, la plage » : un slogan creux masquant l’absence de profondeur.

Leur plus grande prouesse rhétorique ? Savoir habiller des slogans destructeurs de constructions pompeuses. La « déconstruction » derridienne en est l’exemple parfait : un exercice brillant de démantèlement textuel, utilisé pour discréditer toute tentative de construction positive. On ne bâtissait rien ; on sapait. On ne proposait rien de solide ; on démonte. Derrière ce nihilisme chic se cachait une haine viscérale de l’Occident, une division manichéenne du monde entre « gentils ouverts » (les dominés, les marginaux, l’Autre exotique) et « méchants fermés » (l’Occident blanc, rationnel, judéo-chrétien). Une fausse subversion devenue, une fois institutionnalisée dans les facultés, le nouveau conformisme : le prêt-à-penser progressiste et son cortège de bien-pensance et d’excommunication des hérétiques.

Rien d’original, au fond. Une incapacité chronique à produire une thèse positive, autonome et courageuse. Tout reposait sur la négation des pensées précédentes, sur la critique sans proposition. Du parasitisme intellectuel érigé en art majeur. À contre-courant de cette agitation bruyante, quelques esprits lucides ont résisté ou sont restés en marge. Les véritables penseurs des années 1960 et 1970 furent tous des opposants à Mai 68, capables d’en déceler la supercherie et de construire des thèses originales pour accueillir le bruit factice des « révolutionnaires » par un simple haussement d’épaules.

La pensée authentique a payé le prix de son opposition : l’exil, l’indignité, l’oubli organisé.

Raymond Aron fut le premier de ces esprits lucides. Sociologue et philosophe libéral, il a vu dans Mai 68 un « psychodrame », une « révolution introuvable », un « marathon de palabres » utopique niant la réalité. Opposé aux illusions marxistes et aux totalitarismes, Aron incarnait la pensée claire contre l’obscurité rhétorique. Son œuvre – L’Opium des intellectuels, Paix et guerre entre les nations, Les Étapes de la pensée sociologique – défend la démocratie libérale, l’empirisme raisonné et la distinction entre critique rationnelle et nihilisme romantique. Aron a payé cher son opposition : Sartre lui-même l’a traité d’indigne. L’histoire lui a donné raison.

L’héritage d’Aron, Crozier, Lévi-Strauss et Girard

Michel Crozier, sociologue des organisations, diagnostiquait dans Le phénomène bureaucratique ou La Société bloquée les rigidités bureaucratiques françaises. Sa critique de Mai 68 était celle d’une révolte petite-bourgeoise plutôt que d’une révolution prolétarienne. Sa pensée, centrée sur l’acteur stratégique et le changement incrémental, exige une analyse fine des jeux de pouvoir concrets, loin des abstractions lyriques. Crozier est l’antidote à tous les Foucault et Bourdieu, qui n’analysent l’histoire et la politique qu’à travers le prisme simpliste des rapports de domination. Chez Crozier, les jeux de pouvoir sont consubstantiels à l’humanité : personne n’en est exempt, personne n’est « pur ». Prétendre à la « libération » et à la « pureté » dans ce domaine aboutit à des oppressions bien pires encore.

Sources :
  • Causeur

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