Michel Houellebecq, écrivain controversé, publie un recueil de poésie qui ne laisse personne indifférent. Dans ces vers post-baudelairiens, rimés et classiques, il explore sans détour la mélancolie de l'effondrement. La structure rigide de ses alexandrins, héritée du XIXe siècle, devient son bouclier contre le désespoir. Depuis ses premiers textes, l'auteur affirme que la forme poétique est le seul rempart contre le suicide. Ses rimes parfois simples, comme « bulgares », « escarres », « barbares », ne sont pas des facilités, mais des ancrages dans une tradition où la permanence prime sur l'innovation.
Le recueil s'ouvre sur une vision des barbares aux portes de l'Europe. Mais il ne s'agit pas d'une allégeance à une théorie politique, comme certains l'ont suggéré. Houellebecq évoque plutôt la résignation face à des forces d'anéantissement que des écrivains comme Bloy ou Céline avaient pressenties. Ces barbares, qu'il décrit comme le produit d'un monde ayant « légèrement basculé sur son axe », incarnent la défaite de l'Occident. Le poème « Non-réconcilié » résonne comme un écho glaçant : « Mon père était un con solitaire et barbare ». Le barbare, ici, est une figure intime, presque familiale.
La résignation face aux barbares intimes
Pour Houellebecq, le vide est une certitude. L'espérance chrétienne, évoquée dans son dernier poème, n'est qu'un sursaut éphémère, dissous par la pensée de la décomposition des corps. La mort devient la véritable demeure, bien plus que les illusions éphémères célébrées dans un poème ironique sur l'immobilier : « Hardi, les acquéreurs . ». Le recueil oscille entre beauté bouleversante et atroce, comme dans « 0.0.6 », où l'humanité est réduite à une larve tremblante : « Larve tremblante et nue qui saigne / Dans la torture du présent / Avant que ta chair ne s’éteigne / Absolument ».
Un autre poème, « Au bout du bout », frappe par son intensité macabre : « Les morts ne parlent plus beaucoup / Ils se répandent en flaques huileuses / Ils sont nulle part et partout / Ils grimpent sur nos dos, ils creusent ». Ces morts, omniprésents et insaisissables, ne sont-ils pas les véritables barbares ? Des vers ou des bacilles qui rongent un monde en décomposition, bien plus que les migrants ou les envahisseurs fantasmés.
Le sexe, bien que présent, occupe une place réduite dans ce recueil. Ce sont des érections séniles, les ultimes sursauts d'un corps avide de tendresse mais déjà défaillant. La solitude du « Grand célibataire » y est sans remède : « Dans les muqueuses solitaires / Circule un parfum énervant / Je suis le grand célibataire / Je suis le dernier des vivants ». L'éjaculation faciale, évoquée dans un poème, devient le symbole d'une libération stérile, l'explosion d'un bubon avant l'inéluctable.
Pourtant, à certains moments, transparaît une tendresse inattendue. Le poète prodigue des soins au corps vieillissant, imaginant des « mondes vastes / d’endroits très doux, très caressants ». Ce « Combat toujours perdant », porté avec la vigueur déclinante de sa chair, reste marqué par la profondeur d'une voix reconnaissable. Le dernier poème, dans un style macabre rappelant Villon, achève le recueil sur une chute vertigineuse : « Et c’est ainsi que je me sépare du monde ».
La mort comme seule demeure certaine
Houellebecq, héritier d'un romantisme que les réalistes avaient trop tôt enterré, ne cherche pas à innover. Il assume une fidélité à une mélancolie qui le rapproche de ses lecteurs, à mesure qu'il s'approche du « trou ». Ses alexandrins, presque scolaires dans leur forme, deviennent le vecteur d'une vérité crue : l'Occident, comme l'homme, est condamné à l'agonie.
- Causeur
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