Nous sommes dans un monde qui a déjà subi le plus grand choc pétrolier de son histoire, mais qui n'a pas encore compris ce qui lui est arrivé.
La guerre en Iran a coupé les flux d'or noir sortant du Moyen-Orient. Pas partiellement. Massivement. Et pourtant, vous payez votre plein à peu près le même prix qu'il y a trois mois. Un calme artificiel, maintenu par des ficelles qui sont en train de lâcher l'une après l'autre.
Voici le fait le plus contre-intuitif de toute cette histoire, et le plus décisif.
Un superpétrolier, c'est quatre terrains de football bout à bout. Deux à trois millions de barils à bord. Et il avance à… 15 nœuds. La vitesse d'un vélo. Nos artères énergétiques mondiales se déplacent au rythme d'un cycliste du dimanche.
Ce que cela signifie concrètement : quand la guerre éclate dans le Golfe et que les vannes se ferment, le pétrole déjà chargé continue son voyage. Des semaines. De Dubaï, il faut contourner l'Afrique par le Cap de Bonne-Espérance, remonter par l'Atlantique, traverser les Caraïbes… avant d'arriver dans les ports louisianais de la côte américaine. Ce trajet prend des semaines à cette allure. Et tout ce pétrole chargé avant la guerre est encore en mer. C'est pour cela que vous ne voyez rien. Pour l'instant.
JP Morgan a publié une carte que tous les gouvernements du monde ont sur leur bureau en ce moment.
Elle montre, région par région, à quel moment les dernières livraisons de pétrole pré-guerre arrivent à destination. En Asie : 1er avril. C'est déjà passé. En Europe : 10 avril. Dans trois jours. Aux États-Unis : 15 avril. La semaine prochaine. En Afrique subsaharienne : 20 mars. C'est fait. Terminé.
Ce n'est pas de la science-fiction. Ce sont des dates de livraison. Et dans les pays qui ont déjà passé leur date butoir, la réalité est déjà là : files d'attente aux stations-service en Afrique du Sud, au Pakistan, au Vietnam. Au Laos, les écoles ferment un jour par semaine pour réduire la circulation. Le Sri Lanka impose un mercredi chômé obligatoire. Les Philippines et l'Éthiopie ont fermé les bureaux gouvernementaux. Ce ne sont pas des anecdotes exotiques. C'est le signe avant-coureur.
Si la situation est aussi grave, pourquoi le baril n'est-il pas à 300 dollars ? Pourquoi ne fait-on pas la queue à la pompe à Paris ou à Lyon ?
Deux raisons. La première : Donald Trump.
Depuis le début de la guerre, le président américain multiplie les annonces de paix imminente. "Des points d'accord majeurs." "Presque tout est réglé." "On va bientôt commencer à se retirer." L'Iran dément chaque fois. Mais peu importe, les spéculateurs sur les marchés pétroliers, eux, y croient suffisamment pour vendre leurs contrats à terme à bas prix, ce qui amortit mécaniquement la flambée des cours. C'est une valve de décompression. Artificielle. Et provisoire.
La deuxième raison : les réserves d'urgence.
Les pays membres de l'Agence internationale de l'énergie ont décidé ensemble de libérer 400 millions de barils de leurs stocks stratégiques, l'équivalent de 200 supertankers qui surgiraient simultanément de nulle part. En parallèle, Washington a autorisé la Russie et l'Iran eux-mêmes à écouler une partie de leur pétrole sanctionné. Résultat : l'offre de remplacement couvre environ la moitié de ce qui a été perdu.
Tout cela ressemble à une bonne nouvelle. Ce n'en est pas une.
Ces deux dispositifs ont un point commun : ils ne fonctionnent qu'une seule fois. Les stocks se vident. Les marchés, à force d'être manipulés, ne croient plus aux annonces. Et quand les derniers tankers pré-guerre seront déchargés, dans les jours qui viennent, ces béquilles vont casser en même temps que le choc réel arrive.
L'économie mondiale fonctionne à l'énergie comme le corps humain fonctionne à la nourriture.
Si 1 ou 2 % de la nourriture mondiale disparaît, les prix montent, c'est difficile, mais ça passe. Si 20 % disparaît, il y a moins de personnes en vie pour se nourrir. La "destruction de la demande", c'est ce mécanisme appliqué à l'industrie : les usines qui ne peuvent plus payer l'énergie ferment. Les emplois n'existent plus. Les routes commerciales se réduisent. Ce n'est pas une récession. C'est une contraction permanente d'une partie de l'économie.
Les usines de semi-conducteurs en Asie ferment déjà, à la fois par manque d'électricité, et parce que l'hélium, nécessaire à leur fabrication, est un sous-produit de la production de gaz naturel qui se raréfie lui aussi. Les compagnies aériennes annulent des vols en masse.
Les gouvernements européens déconseillent les voyages touristiques cet été.
Et la construction ralentit partout : le bois de charpente est trop cher à importer, les engrais manquent en Asie, le phosphore vient du Golfe.
Moins de biens importés. Moins de production à exporter. Moins d'emplois.
Des maisons existantes qui se renchérissent parce qu'on n'en construit plus de nouvelles. Tout cela contribue à l'inflation. Le niveau de vie baisse. Pas brutalement, pas visiblement, mais il baisse.
Il y a une logique saisonnière cruelle dans tout cela.
Le printemps et l'été sont normalement la période où les pays reconstituent leurs réserves d'énergie pour passer l'hiver. Cette année, ils les brûlent pour survivre au printemps.
Résultat : en décembre et janvier, quand un milliard de personnes en Europe, en Asie et en Amérique du Nord vont allumer leur chauffage, il n'y aura probablement pas assez de gaz pour tout le monde.
Les raffineries, les terminaux gaziers, les infrastructures énergétiques du Moyen-Orient ont été en partie détruites par des frappes américaines, israéliennes, iraniennes. Ces installations se reconstruisent en années, pas en semaines. Le pétrole ne reviendra pas à la normale avant longtemps, quelle que soit l'issue diplomatique.
Ce qui est peut-être le plus troublant dans cette histoire, c'est que le calme actuel n'est pas un hasard. Il est voulu, entretenu, instrumentalisé.
Les marchés sont manipulés par des annonces de paix que Téhéran dément systématiquement. Les stocks stratégiques sont vidés non pas pour résoudre la crise, mais pour la masquer le temps qu'il faut. Les populations consomment comme si de rien n'était, ce qui accélère l'épuisement des réserves.
La grande normalité va revenir. C'est ce que disent les marchés. C'est ce que dit Trump. C'est ce que suggèrent les prix à la pompe.
C'est faux.
Ce que nous vivons, c'est l'œil du cyclone. La tempête arrive pour le monde.
Pas sous forme d'apocalypse cinématographique.
Sous forme de factures impossibles à payer, d'usines qui ne rouvrent pas, de rayons qui se vident lentement, d'un hiver où il faudra choisir entre se chauffer et manger.
C'est quelque chose d'insidieux, de plus long, de plus difficile à voir venir. Et c'est précisément pour ça qu'il faut le nommer maintenant, pendant qu'on le peut encore.