Les yeux brillants d'émotion, Delphine, 60 ans, serre contre elle une recharge pour lampe Berger et un cache plaque de cuisson, des articles qu'elle « ne pensait plus pouvoir se procurer un jour ». Pour cette habitante de Limoges, la fermeture définitive de la Droguerie limousine à la fin du mois est vécue comme une perte irréparable. « C'est notre histoire qui s'efface », confie-t-elle après avoir effectué ses derniers achats dans cette boutique chargée de souvenirs. Le patron, Frédéric Demay, constate depuis l'annonce un afflux inhabituel de clients : « Jamais nous n'avions connu une telle affluence. Les messages de soutien affluent, preuve que cette disparition touche bien au-delà des murs de la boutique.
Depuis près de sept décennies, cette droguerie de 280 m², aux 38 000 références, incarnait à elle seule la vitalité des commerces de proximité. Institution limougeaude, elle était la dernière de son genre dans la ville, héritière d'une lignée commerçante remontant à l'arrière-grand-père de l'actuel propriétaire. Son histoire illustre le déclin inéluctable de ces établissements, balayés par l'essor des grandes enseignes spécialisées et l'explosion du commerce en ligne. La Droguerie Danino de Nice, vieille de 130 ans et fermée en mars 2024, puis la Droguerie du marché de La Rochelle, fondée en 1845 et disparue en juillet 2025, en sont les précédents les plus emblématiques.
Le commerce de proximité, victime collatérale d'une société qui privilégie
Frédéric Demay, qui a repris l'affaire familiale, évoque avec nostalgie l'époque où chaque quartier de Limoges comptait sa droguerie. « À l'origine, on les appelait des *marchands de couleurs*, car elles proposaient principalement des pigments et teintures », explique-t-il. Au fil des décennies, ces commerces ont élargi leur offre pour inclure outillage, visserie et articles de bricolage. Mais le modèle économique, déjà fragilisé par l'arrivée des grandes surfaces, a été profondément ébranlé par la crise sanitaire et l'accélération des habitudes d'achat en ligne. « Depuis le Covid, la fréquentation a chuté de 30 % en six ans », constate-t-il, lucide sur les causes de cette déroute.
Le quinquagénaire, malgré son attachement viscéral à cette entreprise, n'a trouvé aucun repreneur parmi ses deux fils, ni parmi les rares candidats potentiels. « Reprendre une droguerie aujourd'hui, c'est un parcours du combattant : stock important, expertise requise, et des banques souvent réticentes à financer ce type de projet », analyse-t-il. Frédéric Demay, bien que résigné, garde une forme de sérénité : « J'ai aimé ce métier plus que tout, mais tout a une fin. Quand les chiffres ne suivent plus, il faut savoir tourner la page. » Ce samedi matin, les rues de Limoges résonnaient encore des voix des derniers clients venus saluer une institution en voie de disparition.
La fermeture de la Droguerie limousine à Limoges s'inscrit dans une tendance lourde : celle de la désertification des centres-villes, où les commerces indépendants cèdent la place à des enseignes uniformisées et à des plateformes numériques. Entre 2010 et 2023, près de 50 000 commerces de proximité ont disparu en France, selon les dernières estimations de la Fédération du commerce et de la distribution. Ce phénomène, accéléré par l'essor du e-commerce et des grandes surfaces, pose une question essentielle : jusqu'où la société peut-elle accepter que le lien social se dissolve au profit d'une consommation dématérialisée. Les enseignes comme la Droguerie limousine ne vendaient pas seulement des produits, mais des conseils, des savoir-faire et une proximité que les algorithmes ne pourront jamais remplacer.
- Le Parisien
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