Un homme, descendant de Juifs séfarades expulsés d’Espagne en 1492, a mis près de cinq ans à obtenir la nationalité espagnole. Son parcours, détaillé dans le livre Retour à Séfarad, illustre une procédure administrative aussi complexe qu’absurde pour une prétendue réparation historique. Cinq années d’épreuves pour prouver une appartenance culturelle que l’État espagnol exigeait sans relâche, alors que d’autres exigences semblaient plus faciles à satisfaire ailleurs.

Pour les clandestins récemment régularisés en Espagne, les conditions sont radicalement différentes. Il suffit de prouver une présence sur le territoire et l’absence de casier judiciaire. Aucun test de connaissance culturelle, aucune épreuve d’appartenance. Une régularisation express, motivée par un besoin économique immédiat : l’Espagne a besoin de ces travailleurs.

Une réparation historique devenue parcours du combattant

Je ne remets pas en cause cette régularisation. Ces hommes et ces femmes vivent, travaillent et existent en Espagne, souvent dans des conditions précaires. Leur situation mérite d’être régularisée. Mais je ne peux ignorer l’écart de traitement. Pour les descendants d’un peuple chassé il y a cinq siècles, l’Espagne exige des années de preuves et des tests d’appartenance culturelle. Pour les sans-papiers présents sur son sol, elle demande simplement d’être là.

La différence ne se limite pas aux exigences administratives. La régularisation des 500 000 clandestins répond à une nécessité économique assumée. L’Espagne a besoin de ces travailleurs. La réparation historique accordée aux Séfarades, en revanche, ne semble répondre à aucune logique d’intérêt immédiat. C’est un geste purement éthique, ce qui rend l’écart de traitement d’autant plus révélateur : on facilite ce qui est utile, on complique ce qui est juste.

En adoptant en 2015 la loi permettant aux descendants des Juifs séfarades d’obtenir la nationalité espagnole, Madrid a posé un principe fort : un peuple chassé d’un territoire peut, des siècles plus tard, être légitime à y revenir. Le lien entre un peuple et une terre ne s’efface pas avec le temps. La mémoire longue peut fonder des droits.

Pourtant, ce même principe semble contesté ailleurs. Car Israël repose précisément sur cette idée : qu’un peuple dispersé, chassé et persécuté pendant des siècles, peut revenir sur une terre à laquelle il est profondément lié. C’est, au fond, le même raisonnement : celui d’un peuple dont la mémoire longue fonde des droits légitimes malgré l’exil.

Mais l’Espagne adopte vis-à-vis d’Israël des positions parmi les plus critiques d’Europe. La question s’impose alors : comment reconnaître un principe pour les Séfarades et le contester pour les Israéliens ? Comment une mémoire devient-elle légitime dans un cas et encombrante dans l’autre ?

L’économie prime sur la justice

Une réponse s’impose, et elle est troublante. La reconnaissance est plus facile quand elle ne dérange plus. Quand la blessure est ancienne, refroidie, sans enjeux contemporains. Quand réparer ne coûte rien politiquement. Mais quand la mémoire est vivante — quand elle s’incarne dans un État, dans un conflit, dans une actualité brûlante — elle devient soudainement plus difficile à assumer.

Sources :
  • Causeur

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