L’architecture peut-elle devenir un enjeu électoral majeur dans une course à la mairie ? À Los Angeles, l’ancien candidat Spencer Pratt en fait une obsession, transformant l’Art Déco en plateforme politique sur les réseaux sociaux. Dans un fil de discussion publié cette semaine, il oppose deux visions de la ville : d’un côté, les bâtiments des années 1930, comme l’Eastern Columbia sur Broadway, symbole de l’âge d’or de la cité ; de l’autre, des constructions contemporaines comme le (W)rapper, une tour de béton achevée en 2021 par Eric Owen Moss Architects, qu’il qualifie de « déversement de slop brutaliste communiste ».
« L’un des traits du communisme est l’exaltation de la laideur », assène Pratt, partageant une photo du (W)rapper aux côtés de celle d’un immeuble Art Déco. « Je soutiendrai tout candidat qui promet de jeter cet architecte en prison pour crimes contre la beauté. » Une sortie qui a trouvé un écho chez certains critiques, comme Oliver Wainwright du Guardian, qualifiant le (W)rapper de « chose menaçante ». Pourtant, ni la maire Karen Bass ni la conseillère municipale Nithya Raman ne semblent disposées à suivre Pratt dans cette voie.
Un style comme manifeste politique
Pourtant, cette diatribe relance un débat qui agite Los Angeles depuis des semaines : pourquoi un tel attachement à l’Art Déco ? Tout a commencé en mai, lors d’interviews pour le podcast All-In, où Pratt avait déclaré : « Nous allons rendre Los Angeles si belle. Plus de ces structures de haute densité, de ces prisons comme celles autorisées par le SB 79. Il faut ramener l’Art Déco. » Le SB 79, une loi californienne entrée en vigueur le 1er juillet, autorise la construction d’immeubles plus denses près des lignes de transport. Une mesure honnie par les habitants de Pacific Palisades, où Pratt réside, craignant que leurs maisons détruites par les incendies de janvier ne soient remplacées par des barres d’immeubles.
L’association entre une loi sur le logement et l’Art Déco peut surprendre. Elle s’inscrit pourtant dans la nostalgie qui imprègne toute la campagne de Pratt, résumée par un slogan non officiel : « Rendre à Los Angeles sa grandeur ». Une ambition qui tranche avec la diversité architecturale de la ville, où se côtoient modernisme précoce, maisons coloniales espagnoles ou réalisations de Frank Lloyd Wright.
Pourtant, l’Art Déco n’est pas qu’un choix esthétique pour Pratt. Dans ses meetings, il oppose systématiquement l’enfer dystopique du Los Angeles contemporain à une vision sépia de la ville de son enfance. Et ce style, avec ses variantes comme le Streamline Moderne, incarne mieux que tout autre l’âge d’or de Los Angeles. La mairie, la gare Union Station ou la bibliothèque centrale en sont des héritiers directs.
Les historiens soulignent que l’Art Déco, popularisé il y a un siècle, a occupé une position médiane entre le revivalisme nostalgique et l’austérité moderniste. Une synthèse qui aurait pu séduire Pratt comme symbole d’unité. Pourtant, derrière ses surfaces étincelantes et ses motifs en étoile, se cache une sensibilité plus sombre, en phase avec le ton souvent alarmiste de sa campagne.
L’Art Déco a émergé non pas dans les années folles, mais au cœur de la Grande Dépression. Son regain dans les années 1960-1970 coïncide avec une période de troubles politiques et sociaux. Comme la campagne de Pratt, il se présente en sauveur, promettant de sauver la ville de l’effondrement esthétique et du désespoir.
Entre nostalgie et rejet du présent
Haut lieu Los Angeles se distingue par son éclectisme architectural. Du Schindler House à West Hollywood, exemple précoce de modernisme, à la maison Eames dans le quartier de Pacific Palisades, en passant par le Hollyhock House de Frank Lloyd Wright, la ville regorge de trésors. Downtown, l’avenue Grand abrite des joyaux signés Frank Gehry, Arata Isozaki ou Rafael Moneo. Mais pour Pratt, seul l’Art Déco compte. Une obsession qui révèle moins un goût qu’une volonté de reconquête symbolique.
- New York Post
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