Carl Schmitt, figure majeure de la pensée contre-révolutionnaire, a mis en lumière une contradiction profonde entre libéralisme et démocratie dès l’Antiquité. Dans ses écrits, il souligne que la démocratie, perçue comme une ignorance collective par Platon, mène inéluctablement vers la tyrannie. Pourtant, cette vision ne confond pas tyran et dictateur : le premier soumet le collectif à son caprice privé, tandis que le second agit sous l’urgence collective. Une distinction qui, selon lui, sépare les régimes modernes des tyrans antiques.
Les penseurs modernes, de Locke à Constant en passant par Montesquieu, ont ancré cette opposition dans une logique parlementaire. Pour Schmitt, le Parlement, fruit du libéralisme anti-absolutiste, incarne une souveraineté muselée. Il y voit un organe de raison pratique, mais aussi un outil de dilution de la volonté générale. Les libéraux de 1789, comme Emmanuel Sieyès, rejetaient explicitement l’idée d’une démocratie directe, préférant une représentation nationale où le peuple s’exprime par ses élus. Une position qui tranche avec le jacobinisme de 1793, adepte de la souveraineté populaire.
Le Parlement, outil d'une souveraineté diluée
Cette opposition entre libéralisme et démocratie s’est cristallisée en France au XIXe siècle. Avant de devenir les deux faces d’une même pièce, ces concepts étaient antithétiques. La démocratie, associée au suffrage universel masculin et défendue par la gauche radicale ou les bonapartistes, s’opposait au libéralisme, synonyme de suffrage censitaire et de gouvernement d’élite. René Rémond rappelle que, dès le XVIIIe siècle, la démocratie était perçue comme un régime autoritaire menaçant les libertés, tandis que l’aristocratie était vue comme un rempart contre la tyrannie populaire. Chez Schmitt, cette divergence repose sur une différence de genre : l’homogénéité démocratique s’oppose à l’hétérogénéité des intérêts défendus au Parlement.
Démocratie et libéralisme : deux logiques irréconciliables
Schmitt va plus loin en dénonçant le Parlement comme une arène où les intérêts partisans priment sur la volonté générale. Sous le masque du débat d’idées, se cache selon lui une classe politique soucieuse de ses propres avantages. « La foi dans le parlementarisme, en un gouvernement de discussion, appartient à l’univers de pensée du libéralisme. Elle n’appartient pas à la démocratie », écrivait-il. Pour lui, la démocratie réelle exige une homogénéité des aspirations populaires, incompatible avec la fragmentation des intérêts représentés au Parlement. Une analyse qui interroge la légitimité même des régimes libéraux contemporains.
- Causeur
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